Quand j’ai commencé à sculpter, ce qui m'impressionnait
le plus, c´était la quantité de personnages qui
pouvaient sortir de mes mains. Figée face à cette altérité,
je fixais mes yeux dans les leurs, en attendant des réponses
vaines. D’où viens-tu? D’où est-ce que je
t’ai sorti? Quand et à quel moment nous sommes nous regardés
ainsi toi et moi? L’extrême gratitude de la terre glaise
me donnait la réponse. Petit à petit, j’ai commencé
à comprendre que la Mémoire du Temps se trouve en nous,
en attente d’être redécouverte.
Les cultures archaïques “vivaient” l’art comme
une simple expression quotidienne, toujours disposées à
exprimer le désir, le besoin, la gratitude ou la simple servilité
domestique. Elles n’étaient ni grandiloquentes, ni demandeuses
de futur ou de gloire et vivaient selon les besoins du moment, sans
rien chercher d’autre. Elles perdurent encore aujourd’hui
grâce à leur impertinente humilité. Ici et la, se
ballade la Venus de Valdivia en témoignage de son temps, reposent
les jarres desséchées porteuses d’anciennes saveurs
et flottent les somnolentes vapeurs des Pipes Sacrées. De la
sérénité des siècles, des regards mystérieux
protègent nos pas, afin que nous ne perdions pas le Chemin.
Quand l’art perd son manteau et son épée, il dévoile
sa vraie nature, Munay (Sentiment) qui, sous cette forme, acquiert le
Pouvoir nécessaire pour couper, nouer et restaurer la Mémoire.
Uku Pacha (les générations qui sont passées par
la Terre, où se trouvent les Mallkis, nos Ancêtres, semence
et procréation), Kay Pacha (le Temps présent) et Hanan
Pacha ( le temps à venir) tissent et se «détissent»
pour nous permettre d’arriver là où nous devons
aller. C’est grâce a cela, à partir de cette conviction
viscérale, que je suis devenue sa complice afin d’essayer
d’aider les Miens dans ce long processus de la Remémoration.
Avec un grand plaisir, je vois les femmes commencer à parler
des histoires contées par leurs ancêtres ou de ce qui,
sans avoir été raconté, a demeuré dans la
mémoire ancestrale et collective féminine. La poupée
a deux têtes que j’ai vue, rappelle sans doute le couple
de Mères Ancestrales car, d’ou viendrait ce “souvenir”
que les femmes de la Communauté de Yarapa possèdent, elles
qui sont tellement éloignées des livres d’anthropologie
et des oeuvres d’art, si ce n’est de cette trace immémoriale
?
Un jour, un des élèves de notre école a modelé
en argile une tombe remplie de jarres, de fleurs et de petites sphères
qui ressemblaient à des pierres; très surprise je lui
ai demandé si c’était ainsi que sa communauté
enterrait les morts. Il m’a répondu en souriant : “
Non, professeur. On ne les enterre pas comme ça ! ” Plus
étonnée encore, j’ai continué avec mes questions.
“Et alors d’où as-tu sorti l’idée que
ton mort a besoin de tous ces vases, puisqu’il est déjà
mort?” L’enfant ria cette fois-ci plus franchement. “C’est
pour qu’il trouve à manger, s’il a faim quand il
reviendra!”. Notre élève a dix ans, il sait à
peine écrire son nom. Qui d’autre que la Mémoire,
travaille ici silencieusement jusqu’à atteindre son expression
de cette manière? En Occident, on prononce a demi-mot le nom
de nos Plantes Sacrées et le stigmate qu’on leur a collé,
les poursuit en les plaçant dans le domaine de l’interdit.
Dans la Jungle par contre, cette profane s’assied à la
table du Sage, reprend sa place et s’exprime par la bouche des
plus Innocents, en retournant vers le Sacré, afin d’être
à nouveau appelée Médecine.
Pourquoi l’art?
Parce que l’art et la Santé sont des frères jumeaux.
Parce que c’est à travers de lui que nous essayons de guérir,
en apportant beauté là où il y a eu douleur. Pendant
que Ukhu Pacha nous trace le chemin, Hanan Pacha l’éclaire
pour que le Kay Pacha puisse avoir un pas plus harmonieux. Toute forme
de Mémoire réagie, quelque soit l’expression artistique
qui l’appelle. Que nos femmes chantent, dansent, sculptent, peignent
et écrivent parce que ce sont elles qui portent la flamme de
la Transmission. Retournons à la Mamamanta ou à la «
Matrie » (forme féminine de la Patrie) du poète
mexicain José Tlatiepas. Une Mamamanta mémorable et éclairante,
pour que les enfants de chaque communauté de laquelle on s’approche
puissent se souvenir, se guérir et redistribuer ensuite ce qu’ils
ont reçu avec d’autres enfants. Une Mamamanta gouvernée
par des artistes plutôt que par des politiciens. Voilà
l’engagement que j’ai pris envers mes Ancêtres.
Mamamantra. De la Mère et pour la Mère, ceci rappelle
la spirale de la vie dans les Andes, c’est-à-dire le millénaire
mythique et le contemporain (apport de Maria Estelina Quinatoa, responsable
de la Réserve Archéologique de la Banque Centrale d’Equateur.
Otavaleña).
Je remercie mes Sœurs Katia Gibaja et Marìa Estelina Quinatoa
pour les apports en Quechua.
Il est nécessaire de nous re-rencontrer avec nos langues d’origines
puisqu’elles sont les seules a avoir les clés qui nous
permettrons d’accéder aux subtiles profondeurs de notre
Connaissance.
Aymara Falcon