La peau de bison

C’est une drôle d’histoire qui s’est passée il y a quelques années déjà !

J’avais été invité par un Président d’Association, que je venais juste de rencontrer, à participer avec Jo, mon jeune fils de douze ans, à une hutte du côté de Doué la Fontaine, au sud d’Angers. Lui et moi avions déjà pas mal " d’heures de vol " en ce qui concerne les huttes de sudation et c'était toujours avec un grand plaisir que nous nous déplacions.

On arrive, bien équipés car c’était vers les Pâques et les nuits, à cette saison sont encore fraîches et humides ! Nous avions pris notre grande tente, les tapis d’orient et les peaux de moutons. Stupeur à l'arrivée, c’était un " bison land " bas de gamme. On nous propose des places dans des tipis en bâche légère bleu clair, de ces bâches achetées trois francs, six sous au camion. Elles étaient merdique comme pas permis, des mats en tubes métalliques, un sol d’une terre morte genre béton poussiéreux ! On nous demande de ne pas installer notre propre matériel. Il va falloir subir ce lieu. Ça commence mal. Tout à l’avenant sur cette propriété, et, sur une prairie éloignée, 19 bisons vivants, des " reproducteurs " importés à grand frais du Canada. La surprise, seulement, ils sont tristes à mourir. Un mâle adulte, beau, puissant, le regard dans l’horizon, par dessus la clôture de son demi hectare de prison ! Un paquet de femelles, deux ou trois jeunes mâles, et des petiots. Voilà ce lieu que ce sympathique Président m'avait vanté : un "bison land" pour touristes peu regardants, et des bison parqués en vue d'un élevage pour la viande et géré comme s'ils étaient des vaches !

Le Président de cette Association me reçoit de manière très civile et me promène sur les lieux. Il me montre les lieux de hutte, et me présente l’indien de service qu’il avait affrété à grands frais. Un beau brun, joli accent chantant du sud, 35 ans le couteau de trappeur dans la ceinture, les cheveux tenus par une queue de cheval, la veste en daim à franges flottantes, un beau spécimen à rajouter à ma collection de zozo !

L’indien partait avec les " clients ", la trentaine de membres de cette toute nouvelle association, couper en cérémonie les bois nécessaires à la hutte.

" C’est la seconde hutte que nous allons faire ensemble " m’annonça fièrement le Président ! " La précédente, nous l’avons faite l’été dernier, avec xxx (l' "indien" de service) pendant nos vacances en Ardèche. Nous avons tellement apprécié que nous avons formé une association et ce lieu, nous l’avons loué pour quatre jours. Nos adhérents viennent de toute la France et pour eux, comme pour moi, c’est la deuxième fois"

Oh là là ! ! !

Que des débutants, un zozo, qu’est ce que ça va donner !

L’indien et sa troupe reviennent, ils n’ont pas trouvé de saule. Le saule blanc dégage de l‘aspirine à la vapeur. C’est la variété utilisée en priorité pour les huttes ! Il avait fait couper du noisetier. Faute de grives on mange du merle. Tant pis pour l’aspirine !

Il fait monter une hutte assez grande, dans les 3 mètres de diamètre, creuser un peu le trou central, et désigne le Président comme " homme de feu " pour la première hutte, celle des femmes. Car cet indien avait été formé par Archie Lame Deer (62 ans), et qu’avec lui les huttes ne sont pas mixtes. Son oncle Wallace Black Elk (83 ans) fait des huttes mixtes et insiste beaucoup dessus. Il a des raisons intéressantes pour expliquer son choix. Il considère la hutte comme une prière. En 1972 le conseil des anciens de la nation Sioux a décidé que les femmes pourraient entrer sous les huttes, il y a eu plusieurs manière d’organiser la pratique derrière. Archie pratique à la guerrier, Wallace est, je dirais, un voyant guérisseur, rêveur et social. Pour vous donner un exemple, la première fois ou je l’ai rencontré, il cherchait à savoir s’il existant encore en France des fabricants d’instruments de musique en fonte. Il me décrit l’instrument, c’était une percussion, probablement dans des alliages bronze+or+argent+arsenic, classiques dans ce genre de percussion traditionnelles. Mais alors, elle était placée dans une jarre d’eau en poterie, retournée à l’envers et tenue par trois points. Ah, il m’avait " branché " avec son instrument ! Alors pour les huttes, j’adore la manière dont il les fait.

Revenons à mon bison land !

Mon Président d’Association, blanchit, verdi, se tourne vers l’indien et lui demande " homme de feu, tout seul " ? Oui, chez nous, un seul homme suffit pour le feu !

Je lis la plus intense détresse dans les yeux de mon Président, un vortex cyclonique se creusant sous ses pieds : il ne l’avait jamais ni vu faire ni encore moins fait. On lui parlait chinois et il lui fallait comprendre ! Pas le choix ! Il cherche à m’imposer, " l’indien " se fâche un peu, car il avait tout de suite vu que je le regardais faire, l’œil peut-être un peu goguenard, et il avait tout de suite repéré que je n’étais pas un " bleu ". Comme on ne s’était pas encore rencontrés dans un de ces WE prolongés organisés autour d’un homme médecine sioux lakota, on ne se connaissait pas. Le climat n’était pas hostile, on s’observait simplement. Me mettre officiellement " homme de feu ", c’était m’introduire, moi, simple invité non-payant, dans le cercle très fermé des patrons-organisateurs ! Une brutale promotion en quelque sorte ! L’indien hésitait, et devant la panique de mon Président, il craqua et me nomma devant tout le monde " homme du feu assistant ". L’assistant fit aussitôt agréer et " bénir " son fils, le petit Jo. Nous allions être trois à nous occuper du feu. 450 kgs de pierre à faire chauffer au rouge, couleur cerise, à manipuler brûlantes, à la fourche, il faut au moins ça comme personnel ! Il rêvait l’indien ! Exiger qu’un Président d’Association, cadre dans une organisation énergétique d’État s’occupant de nucléaire, complètement à côté de ses pompes, dans les nuages de la griserie des néophytes, ne connaissant du feu que les problèmes générés par son barbecue du dimanche, puisse diriger, au pied levé la gestion d’un tel problème pratique. D’un simple regard, un crétin le voyait comme le nez au milieu du visage !

La situation était dérapante !

Je commence à donner mes ordres, Jo réagit au quart de tour, et entraîne notre supérieur, le chef officiel : mon Président. Je rameute tous les inactifs, et on commence à monter le feu à la surface du sol, à 6/7 mètres de la hutte.

Mon Président avait prévu les pierres, les coffres de plusieurs de leurs voitures étaient biens pleins. Beaucoup de belles pierres noires venant d’une plage de Vendée avaient été choisies avec soin par une des jeunes femmes de cette noble assemblée, les rendant d’autant plus sympathiques.

Le feu se monte bien, trois quart d’heure plus tard, nous étions prêts. L’indien pouvait craquer l’allumette en grande pompe !

Une heure et demi plus tard, la nuit tombait sévère, les pierres étaient couleur cerise, on avait brûlé pratiquement un stère de bois pour ça !

L’indien tient bien le groupe et fait du " travail " propre ! Les femmes entrent sous la hutte. 15 personnes et le patron.

J’ai bien organisé mon service de feu, dès la rentrée des premières pierres sous la hutte, ça ronronne, je tiens la porte de l’extérieur, l’oreille collée à la hutte, tout se passe bien. Finalement, l’indien est plutôt correct et fait bien son boulôt. C'était tout de même un gars formé par Archie, et il servait la hutte dans le respect.

Je me rassure petit à petit. Oh Mita Kuyé Oyassin ! Nous sommes tous reliés ! L’ordre d’ouvrir la porte de la hutte est donné.

Je tire les couvertures faisant office de porte, je me prends la bouffée de vapeur chargé de toutes les odeurs corporelles et des toxines de ces dames dans la figure. Le pire, c’est les fonds de teint bon marché. Leur odeur pollue le mélange puissamment enivrant des femmes.

L’air est changé sous la hutte, personne ne sort, le chef commande 12 pierres : ça va être chaud !

Je vais au feu et charge ma fourche. Mon Président époussette la pierre pendant que je fais une courte halte devant lui, et je rentre la pierre. A la quatrième ou à la cinquième, mon Président tape avec ses branchages de sapin sur la pierre, stupeur, elle brûle ! Une petite flamme, genre gaz de cuisinière, se dégage de la pierre avec une drôle d'odeur. Je la connais cette odeur, mais qu’est-t-elle ! Je rentre la pierre. La suivante est identique, elle aussi elle brûle! Un peu moins, mais, bordel, c’est quoi ça ! ! ! Des pierres qui brûlent et qui puent ! Et je la connais cette odeur, je la connais, mais c’est quoi ? La suivante brûle aussi, fort celle là.! Je la connais cette odeur, nom de Dieu, je la connais ! Et, tout à coup, ça y est, j’y suis. Cette odeur, c’est celle du soufre qu’on faisait brûler pendant les travaux pratiques de chimie quand j’étais en classe de seconde. Putain de merde, je suis entrain de rentrer des pierres qui dégagent du souffre. En une fraction de seconde, j'ai la vision du pire : en versant de l’eau dessus, on allait transformer la vapeur en vapeur d’acide sulfurique. Et je me mets à penser très fort à l’histoire du temple solaire : 16 morts.

J’arrête de rentrer des pierres et dit très fort à l’intérieur de la hutte : " les pierres sont dangereuses" ! Quoi? "Les pierres sont dangereuses " répétais-je. L’indien fait l’offusqué de recevoir une alerte formelle d’un " assistant ", il se retranche dans sa dignité de chef qu’on dérange, et demande formellement que je rentre une autre pierre. Je refuse ! Je lui redit que les pierres sont dangereuses et qu’elles dégagent de l’acide sulfurique. Une lueur brille dans son regard, il comprend. Lui aussi avait senti l'odeur. En un éclair il admet qu’il y a de la catastrophe dans l’air. Je lui propose alors de relever les couvertures de l’arrière pour faire un courant d’air, les femmes sortent en vitesse, il y a déjà des quintes de toux et des yeux drôlement rouges !

Ces belles pierres noires ramassées sur une plage de Vendée se révélaient être des sulfures naturelles. De l’acide sulfurique à l’état solide ; vous chauffez et arrosez : acide pur volatile !

Tout était fini, l’ambiance par terre, plus de hutte. L’indien organise un " tour de parole ", et les avis commencent à circuler. Du gnangnan sentimental, et la parole m’arrive avec le " bâton de parole ". Je le prends en mains. " La hutte a été arrêtée quand des pierres dangereuses ont été entrées. (La fille qui les avait apportées pleure et pleure abondamment toutes les larmes de son corps). La responsable ce n'est pas toi, ce ne sont pas non plus les pierres. Il s'agit de l’Esprit qui envoie un message ! Tout à coup, cette cérémonie de purification qui devait nous relier au monde qui nous entoure, est interrompue et se transforme en sauve qui peut. Regardez autour de vous, tout est de la daube, et les bisons, eux-mêmes, attendent sans illusions le couteau du boucher. Comment voulez-vous que l’Esprit soit d’accord ! Il a empêché qu'on se relie à cette parodie".

L'indien était emmerdé, il ne pouvait pas laisser ses clients avec un vide et dans cet état de choc, alors, il a fait un sermon et chanter quelques chants qu'Archie nous a enseigné. Il cherchait à sauver les meubles.

Une hutte n’est pas un tourisme géré par un salarié ! Les vieilles magies indiennes et chamanistes avaient été réveillées dans des conditions et un lieu en pénurie de respect, et d’absence minimale d’amour. On payait, on en voulait pour son argent ! Et les vieilles puissances de la terre avaient dit leur mot : respirez les vapeur d’acide sulfuriques, et dégagez, aux suivants.

Mon Président était tellement en état de choc qu’il ne savait plus quoi dire. Son indien salarié, était effondré et les clients, drôlement secoués. On se dit bonsoir avec un goût d’étrange dans la bouche, je me retrouve devant le feu et les 420 kgs de pierres sulfureuses, restantes, chauffées au rouge, et mes deux compagnons.

Nous sommes restés un bon moment autour du feu, assis sur le sol dans le silence, mélancoliques. Puis, j'ai décidé que nous devions éteindre le feu. Nous aurions pu le laisser mourir tranquillement, et je ne sais pas trop pourquoi j'ai pris cette décision.

Alors, je me suis mis à verser des seaux et des seaux d’eau sur le feu et les pierres. Une immense colonne de vapeur sulfureuse est montée au travers de la voûte formée par les vieux chênes de la clairière ou nous étions. C'était comme une immense hutte. Sous une hutte, les hommes médecine mettent souvent quelques pincées de souffre sur les pierres rouges. Quelques pincées sulfureuses dégagent les bronches, et sont médecine.

J’ai eu la même impression avec cette colonne sulfureuse. La voûte faite par les branches des chênes était comme une hutte à la dimension de la nature. Le sulfurique de la vapeur était médecine et purgeait la nature. Avec mes assistants, nous avons mis presque une heure pour neutraliser la fournaise que nous avions engendré. L’extrême chaleur, les vapeurs sulfuriques, la tension, la leçon de l’Esprit nous avait explosés. Nous sentions que nous servions une hutte très particulière. Quand tout fût fini, une grande lassitude nous a saisis et nos campements furent les bien venus.

Le lendemain matin, aux premières lueurs, je suis matinal, après une toilette de chat et un café rapide, je me suis promené et j’ai été voir les bisons. J’ai vu le mâle dominant. Oh cré non de non ! ! ! Ce n’était plus le même animal que j’avais sous les yeux. Un animal fier, le col haut, respirant la puissance. Nous étions reliés et nous communiquions. Il savait qu’il finirait sous le couteau du boucher, il assumait, mais aussi, il savait que sa descendance, un jour serait libre dans les espaces qu’il contemplait au delà de sa clôture. Un nouvel horizon s’était levé pour lui. Vivre avait de nouveau un sens pour lui. Il était sur une nouvelle terre, il l'acceptait.

Le déjeuner fut assez triste, une fille, celle des pierres, m’invite pour une hutte chez elle quinze jours plus tard dans la forêt de Brocéliande, je lui ai dis oui. Mais là, c’est une autre histoire.

Deux ans plus tard, mon Président me téléphone et me demande si une peau de bison m’intéresse. Oui bien sûr ! Il me donne le prix, assez élevé, et me dit : " il y en a une grande et une petite". 

" Mets moi la grande de côté, si ça te vas ! "

"Ok ça marche. "

Deux mois plus tard, à l’occasion d’une hutte chez moi, il m’apporte la peau de bison. Archie m’avait demandé de faire des huttes familiales. Une hutte familiale, ça veut dire, la femme qui partage ma vie, ma fille, mes deux fils et les copains de passage ou invités spécialement, plus moi. Hutte mixte à la Wallace. Mon Président en faisait partie !

Ce n’est que le lendemain matin que j’ai prêté attention à la peau de bison : c’était la peau du bison mâle avec le quel j’avais si bien communiqué deux années au par avant.

J’ai été ému, et chaque fois que je dors dedans, je suis relié à la nation des bisons qui font souche en Europe et à ce mâle dominant, qui avait compris comment faire d’une prison, le terreau d’une confiance en la vie telle, que son existence individuelle en était transcendée ainsi que celle de toute sa horde.

Oh Mita Kuyé Oyassin ! Nous sommes tous reliés ! 

Fait à Sainte-Suzanne

Mars 2001

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