…/… Depuis sa mystérieuse apparition sous les gouges de Nicolas
Conver, qui tourmentait une plaque de poirier vers les années 1740/1750,
le Tarot de Marseille va son bonhomme de chemin, continuant à véhiculer
des vérités flagellantes ou subtiles pour ceux qui veulent bien,
à l’entrée du palais, ôter leurs bottes à clous, leurs casques étanches,
leurs cache-cœur en kevlar et leurs paupières en plomb.
Nos réactions d’agacement ou de terreur laissent froid, ou plutôt
intact, ce superbe Tout, cet hologramme en deux dimensions visibles,
et une quantité innombrable de dimensions à laisser s’ouvrir : il
demeure le conseil Magnifique qui enclôt et détient le Jeu du Gouvernement
du Monde.
Il ne tient qu’à nous d’entrer dans cet hologramme les yeux ouverts,
pauvres en esprit et modestes dans notre exultation. A tous les
coins de carte, on rencontre l’Amour, celui qui se cache pour nous
dévorer au ventre (LA LUNE), celui qui nous effleure pour infléchir
nos pas (LE SOLEIL), celui qui transvase nos énergies polaires (TEMPERANCE)
et s’incarne dans l’Androgyne dansant (LE MONDE), passerelle vers
un autre ordre basé sur le Cinq…
Bien sûr, je ne mentionnerai pas L’AMOUREUX, qui dévoile plutôt
des passages/retournements de la naissance et de la mort. On peut
même affirmer que le Tarot de Marseille est une immense œuvre d’amour
qui rayonne en descendant du Futur, où il est accompli.
Plus rigoureux et plus sensé, le Tarot nous suggère aussi, avec
précision, les fondements du couple, ou plutôt le fondement de quatre
types de couples différents, en quelque sorte incoercibles, incontournables,
qui recouvrent toutes les sortes de relations entre deux personnes,
et cela avec la grâce infinie de la mesure : huit cartes seulement,
les Roys et les Reynes, chaque Reyne étant la sœur d’un Roy et la
seule partenaire possible pour un autre Roy. Et réciproquement !
La lecture de ces cartes et la compréhension qui en émane sont,
comme toujours, de l’ordre d’une évidence qui se dissimule à peine
au milieu de détails moins cohérents. Le Tarot comporte un sous-ensemble
(sur les quatre qui le composent) de 16 personnes que l’on peut
grouper en quatre “familles”, caractérisées par l’outil porté par
chacun des quatre membres : Valet, Cavalier, Reyne, Roy, et qui
donne son nom à ces quatre familles : Coupe, Deniers, Epée, Bâton
(notons que seul Deniers est au pluriel), et que la pluralité ainsi
soulignée correspond à une série des mêmes outils, dépourvue de
numérotation : à nous de découvrir sur quelle sorte de pluralité
notre attention doit se diriger.
Dans ces familles, réunies donc par le même emblème,
seuls Roy et Reyne nous intéressent aujourd’hui. Chacun
de ces huit personnages illustre une caractérologie inédite,
simple, complète, et d’une logique résidant
uniquement dans le dessin, le trait, la couleur de l’image.
Les comparer entre eux manifeste la spécificité irrécusable
de chacun, son point faible, ce qui le met en danger, le retient
d’épanouir sa valeur, son potentiel.
Ainsi, par exemple,
voit-on que la couronne de Roy de Coupe est cassée en deux,
comme sa coupe. Que la jambe droite de Roy de Bâton est inutilisable
et que son bâton (le seul bâton pointu du Tarot) menace
dangereusement le talon de son pied gauche valide ; que le bras
gauche à main bizarre de Roy d’Epée jaillit
d’une poche de chair qui n’a rien à faire là
et que, contrairement aux trois autres Roys, il porte des babouches
comme dans sa chambre.
Roy de Deniers,
lui, ne semble menacé par rien, même si l’on
note son regard hyperthyroïdien, son chapeau chic dissimulant
sa couronne, et diverses finesses - tel qu’un fauteuil à
deux pattes dont un pan du manteau joue innocemment la troisième
patte. Du bout de ses petites mains, il maintient son outil.
Du côté
des Reynes - sœurs des Roys portant le même emblème
- apparaissent des handicaps du genre identique : Reyne de Coupe
garde la sienne fermée, un chapeau sous sa couronne (contrairement
aux trois autres Reynes, qui portent seulement couronne), un toit
enroulé autour de sa tête (contrairement aux trois
autres)… et un bras, muni d’une main abimée,
émergeant d’un tube de chair.
Reyne de Deniers
tient aussi haut qu’elle peut un énorme Deniers qui,
bien que rond, ne tourne ni ne roule, et semble la fasciner, l’obligeant
à hyper-développer sa main droite.
Reyne d’Epée
se cramponne à la seule épée rouge (sanglante
? dangereuse ?) du tarot, et pose une main souffrante sur son ventre
couvert d’un tablier/bouclier entaillé d’une
blessure.
Quant
à la Reyne de Bâton, elle maintient sans effort un
outil qui, vu à l’envers, a tout d’un instrument
de musique : ce n’est pas du bois pour cogner ou piquer, mais
pour vibrer, résonner !
…/…
Et il se produit un miracle comme Musset le racontait : tous ces
hommes sont mal équilibrés, handicapés ou truqueurs,
toutes ces femmes sont exigeantes, obsédées, faites
de bric et de broc. Or, l’union de ces “monstres”
les sauve de leurs problèmes et leur donne la vie !
On
rencontre, bien sûr, des couples genre Reyne d’Epée/Roy
de Bâton: ils n’ont pas même de quoi se “voir”
l’un l’autre ! Ou Roy de Deniers/Reyne de Coupe : même
mariés, ils vivent dans des univers opposés, l’un
désirant le vaste, elle le clos.
On
rencontre aussi des Roys de Bâton mariés avec des Reynes
de Bâton. Malgré la complicité, après
quelque temps, la grande sœur se lasse et laisse son frère
jouer dans la cour des petits ! C’est un couple très
fréquent aujourd’hui, qui divorce en six ans.
Roy
de Coupe marié à Reyne de Coupe provoquera l’éloignement
rapide sans méchanceté ; car aucun ne peut donner
à l’autre ce qu’il attend. Trop de ressemblances
engendre un stérile effet-miroir, de même pour tous
les couples “fraternels”…
Mais
il y a pire. Toujours et encore, Roy de Bâton cherche Reyne
de Deniers, Reyne de Bâton cherche Roy de Deniers, etc. et
réciproquement. On le -on la- voit partout, on projette sur
n’importe quel Autre l’image de celui ou de celle qu’on
cherche. Résultat : dix ans après, on jure que l’Autre
a changé… Hélas, l’autre ne change pas
: simplement, il y a eu erreur sur la personne, sans doute parce
que l’on ne va pas chercher son désir jusqu’au
bout…
Que
ce survol un peu rapide de ce que j’appelle “Le Jeu
des Mariages” vous invite à utiliser la Sublime Machine,
le Tarot de Marseille, à suivre les suggestions surfines
qu’il vous laisse mettre en pratique, pour ne pas vous tromper
ni tromper l’Autre, et plus : pour vous permettre de rayonner
cet Amour, cette Foi, dont nous rêvons tous et qui sauvent
le Monde.
Tchalaï
in Passerelles Belges