L'un
des maîtres spirituels musulmans le mieux connu en Occident
est, bien sûr, Jalaluddin Rumi(1207-1273), mystique et poète dont les disciples étaient
chrétiens, juifs aussi bien que musulmans. On trouve dans le
Munaqib al-Arifin (les Actes des
Adeptes) d'Aflaki l'histoire du marchand
persan qui était en quête de la sagesse et devant lequel Rumi
opéra une étonnante démonstration.
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Cet homme originaire de Tabriz vint
à Konya (alors appelé Roum), en Turquie d'Asie, à la recherche d'un enseignement
spirituel. Il apportait avec lui une offrande de cinquante dinars.
Aflaki poursuit :
Lorsqu'ils arrivèrent au collège,
Jelal (Rumi) était
seul, dans la salle de conférence, plongé dans l'étude de quelques
livres. Tous le saluèrent et le marchand se sentit comme subjugué
à la vue du maître ; il fondit en larmes et ne put dire un mot. Jelal s'adressa
alors à lui en ces termes :
« Les cinquante dinars que tu
as apportés en offrande sont acceptés... Les pertes que tu as subies,
et qui te préoccupent, sont dues au fait qu'un jour, alors que tu
te trouvais dans le pays des Francs occidentaux, tu t'es rendu sur
la place d'une certaine ville : là, tu as vu un pauvre, un Farangi
(Européen), l'un des plus grands parmi les saints chéris de Dieu,
allongé dans un coin du marché. Lorsque tu es passé, tu as craché
sur lui et tu as montré de la répulsion, Son coeur fut blessé par
ton geste et ta conduite. De là viennent les épreuves qui t'ont affligé.
Va, fais la paix avec lui, demande-lui pardon et transmets-lui notre
salut. »
A ces mots, le marchand fut pétrifié. Jelal
lui demanda alors :
« Veux-tu que nous te le montrions ? » Sur ces mots, il posa la main
sur le mur et dit au marchand de bien regarder. Instantanément, une
porte s'ouvrit dans la muraille et le marchand aperçut alors cet homme
endormi sur une place du marché, en Europe. A cette vue, il baissa
la tête et déchira ses vêtements, s'éloignant de la sainte présence
dans un état de stupeur. Il se souvint de tous ces événements comme s'il
s'était agi de faits.
Il
commença aussitôt ses préparatifs et se mit en route sans tarder vers
la ville en question. Quand il l'eut atteinte, il s'enquit du quartier
où il désirait se rendre, et de l'homme qu'il avait offensé.
Il
le trouva endormi, tel que Jelal le lui
avait montré. Le marchand descendit de sa monture, et salua le derviche
Farangi prostré sur le sol, qui s'adressa immédiatement à
lui en ces termes : « Que faire ? Notre Maître Jelal
ne me laisse pas faire; j'aurais tant voulu te faire voir le pouvoir
de Dieu et te faire connaître qui je suis. Mais maintenant, approche
! »
Le derviche Farangi attira le marchand sur son coeur, l'embrassa à plusieurs reprises sur les deux joues, puis
il ajouta : « Regarde maintenant. Puisses-tu voir mon Seigneur et
Maître, mon Guide spirituel, et être témoin d'un prodige. » Le marchand
regarda et il vit le Maître Jelal transporté
par la danse et la musique sacrées il
chantait cet hymne :
«
Son royaume est vaste et pur; chacun y trouvera sa juste place ;
Que tu sois cormaline, rubis, motte de terre
ou caillou sur Sa montagne
Si tu crois, Il te cherche ; si tu ne crois pas, Il te purifie dans
la joie.
Sois à volonté ici un fidèle Abu-Bekr, et là un Farangi[2]. »
Extrait de : Idries Shah, L’éléphant dans le noir,
Le courrier du livre 1980 ISBN 2-7029-0103-4
Abu-Bekr,
compagnon du Prophète, symbolise ici celui qui observe fidèlement
les pratiques de la tendance majoritaire de l'Islam, la sunna. Certains
ont affirmé que le «derviche franc» n'était autre que Raymond Lulle
de Majorque, dont les écrits témoignent qu'il approuvait les Soufis.
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